L'assassinat de Naïcha Mmadi Abdou en mai 2026 a provoqué une onde de choc dans l'ensemble des Comores. Jeune femme de 22 ans, elle a été retrouvée morte après plusieurs jours de disparition dans des circonstances particulièrement atroces. Selon plusieurs témoignages relayés par la presse, elle aurait été violée, tuée puis son corps aurait été brûlé.
L'émotion suscitée par cette affaire rappelle celle provoquée quelques mois plus tôt par le meurtre de Hikima Ahamada. Le 31 janvier 2025, cette employée d'une agence de transfert d'argent avait été assassinée alors qu'elle transportait une importante somme d'argent. Son chauffeur habituel, une personne appartenant à son cercle de confiance, avait été reconnu coupable et condamné à la peine de mort.
Ces deux affaires présentent plusieurs points communs. Elles concernent de jeunes femmes victimes d'actes d'une extrême violence. Elles impliquent des auteurs ou suspects relativement jeunes. Elles ont profondément choqué l'opinion publique. Enfin, elles ont ravivé les inquiétudes concernant la capacité de l'État à assurer la sécurité des citoyens.
Pour de nombreux Comoriens, ces drames ne sont plus perçus comme de simples faits divers, mais comme les symptômes d'une dégradation plus profonde du climat sécuritaire.
Une insécurité qui nourrit la colère populaire
Après le meurtre de Hikima comme après celui de Naïcha, les réactions populaires ont été particulièrement fortes.
Dans le cas de Naïcha, des manifestations spontanées ont éclaté à Foumbouni. Des routes ont été barricadées et le siège local de la gendarmerie a été incendié. Ces événements traduisent une colère qui dépasse la seule émotion liée au crime lui-même. Ils révèlent une perte de confiance croissante envers les institutions chargées d'assurer la sécurité publique.
L'inquiétude est d'autant plus forte que ces crimes touchent des personnes jeunes et surviennent dans des contextes ordinaires de la vie quotidienne : un déplacement professionnel dans le cas de Hikima, une transaction commerciale dans celui de Naïcha.
Pour une partie de la population, la répétition de ces affaires alimente le sentiment que personne n'est véritablement à l'abri de la violence.
La peine de mort : une justice symbolique ?
Les affaires Hikima et Naïcha ont également relancé le débat sur la peine de mort.
Dans l'affaire Hikima, le principal accusé a été condamné à la peine capitale. Pourtant, comme dans de nombreux dossiers précédents, cette condamnation risque de demeurer purement théorique.
Aux Comores, la peine de mort est toujours inscrite dans le code pénal. Cependant, aucune exécution n'a été réalisée depuis le 17 septembre 1996. Depuis près de trente ans, les juridictions continuent de prononcer des condamnations à mort sans que celles-ci ne soient appliquées.
Cette situation nourrit un profond sentiment de contradiction.
Pour une partie de l'opinion, une peine qui n'est jamais exécutée perd toute portée dissuasive. Le cas de Nassurdine Ahamada dit Mikiro, condamné pour le meurtre de Hikima, est souvent cité comme l'exemple d'une justice qui prononce les sanctions les plus sévères sans jamais les mettre en œuvre.
D'autres considèrent au contraire que l'absence d'exécution constitue une forme d'abolition de fait et que l'enjeu principal réside davantage dans le renforcement des enquêtes, la rapidité des procédures et l'exécution effective des peines déjà existantes.
Malgré ces divergences, un constat semble partagé : la confiance dans l'efficacité du système judiciaire s'érode.
Une critique plus profonde : l'affaiblissement de l'État
Au-delà des questions de sécurité et de justice, ces affaires ont pris une dimension politique.
Une partie de l'opposition établit un lien direct entre la montée de la violence, l'affaiblissement de l'État de droit et ce qu'elle qualifie de dérive autoritaire du régime en place.
Selon ces critiques, la concentration du pouvoir, l'affaiblissement des contre-pouvoirs institutionnels et les atteintes répétées aux libertés publiques auraient progressivement fragilisé les institutions chargées de protéger les citoyens.
Dans cette lecture politique, les crimes qui ont frappé Hikima puis Naïcha ne seraient pas seulement des actes criminels isolés. Ils révéleraient également les conséquences d'un État jugé moins capable d'assurer ses fonctions régaliennes fondamentales : protéger, prévenir, enquêter et sanctionner.
Une phrase présidentielle devenue symbole de la rupture
Les critiques de l'opposition se sont particulièrement cristallisées autour d'une déclaration du président de la République prononcée après le meurtre de Hikima.
Face à l'émotion nationale, le chef de l'État avait déclaré :
« Il ne faut pas dramatiser, ce n'est pas la première fois qu'un citoyen comorien est assassiné de cette manière. »
Cette phrase a suscité une vive controverse.
Pour les proches des victimes et une partie de l'opinion publique, ces propos ont été perçus comme une forme de banalisation de la violence et comme le signe d'une déconnexion entre les autorités et les préoccupations quotidiennes des citoyens.
L'opposition y voit l'illustration d'un pouvoir davantage préoccupé par la préservation de sa stabilité politique que par la prise en compte du sentiment d'insécurité qui traverse la société.
À l'inverse, les soutiens du gouvernement estiment que cette déclaration a été sortie de son contexte et que les autorités ont, à plusieurs reprises, condamné fermement les crimes commis et demandé que toute la lumière soit faite sur les affaires en cours.
L'affaire Naïcha : un test pour les institutions
L'instruction concernant le meurtre de Naïcha se poursuit. Six chefs d'inculpation ont été retenus contre les principaux suspects, notamment assassinat, torture, profanation de cadavre et association de malfaiteurs.
Au-delà du sort judiciaire des personnes mises en cause, cette affaire constitue désormais un test majeur pour les institutions comoriennes.
Après le meurtre de Hikima, puis celui de Naïcha, une partie importante de la population attend davantage qu'une simple condamnation des responsables. Elle réclame des réponses structurelles : un renforcement de la sécurité publique, une justice plus efficace, une meilleure protection des femmes et une restauration de la confiance dans les institutions.
Car derrière ces deux tragédies se dessine une interrogation plus fondamentale : l'État comorien est-il encore en mesure de garantir à ses citoyens la sécurité, la justice et la protection auxquelles ils aspirent ?
Pour une partie croissante de la population, ces affaires alimentent un sentiment de désillusion profonde. Les appels à la justice demeurent, mais ils s'accompagnent désormais d'un scepticisme grandissant quant à la capacité ou à la volonté des institutions de répondre aux attentes des citoyens.